MONTELIMAR - MONT VENTOUX par Denis Morin

JUIN 2009

 

 

 

 

 

 

 

Une belle étape.  

 

 

J 'ai toujours été fasciné par le Tour de France. Dans mon enfance, je me demandais naïvement : comment font-ils pour parcourir infatigablement ces centaines de kilomètres et escalader ces cols que les journaux disent si difficiles ? Aspirant à devenir un des héros que j'admirais, je n'ai eu de cesse d'égaler leurs exploits, ne doutant pas que leurs triomphes seraient un jour à ma portée. Du moins le croyais-je !

 

 

  Aussi dès mes quinze ans, muni de l'autorisation parentale, je me suis lancé avec tout le barda des cyclotouristes de l'époque (tente, sac de couchage, réchaud, etc..) dans un Gap - Aix les Bains par l'Izoard, le Lautaret, le Galibier et le Télégraphe, pour " faire comme eux ". De fait, ne marchant qu'à " l'eau claire ", ça m'a pris deux jours. Mais qu'importe, j'avais percé le mystère, soupesé les difficultés, et compris que je ne serais jamais un " pro du Tour "

 

 

  Or les désillusions de l'enfance ne cessent de peser sur les esprits simples, et c'est à cette magie que je dois d'avoir continué presque tous les ans, à faire au printemps, en cyclotouriste, une étape du prochain Tour. Je repérais un parcours empruntant un tracé inédit, à l'écart des grands axes routiers, autant pour visiter mon pays que pour explorer l'énigme qui m'intriguait sans cesse : comment peuvent-ils y arriver ?

 

 

  Plusieurs décennies ont passé, la curiosité ne m'a pas quitté. Voici donc le récit d'un de ces fabuleux parcours à travers la Drôme et le Vaucluse, choisi pour son itinéraire agréable sur de très petites routes, quasiment réservées aux cyclistes comme le montrent les illustrations annexées.

 

 

Juin 2009. Montélimar-Mont Ventoux 167 km.  

 

 

G are de Lyon, j'attrape le TGV Paris Valence de 7h, puis la correspondance par autocar et me voici à Montélimar, 11 h. du matin, 23°, vent favorable. Le temps de m'équiper et je pédale vers l'est sur une adorable petite D 24, attaquant solitaire et en silence (hormis les cigales) la montée de Citelle (428 m.). Quelques épingles parfumées au romarin entre les cystes et les oliviers, et voici le sommet découvrant un large panorama sur le cours de l'Eygues. Aucun bruit, aucune voiture, la route est toute au vélo.

 

 

BelleEtape/A-Cote-de-Citelle.jpg
C ôte de Citelle.

 

BelleEtape/B-NYONS.jpg
N yons.

 

BelleEtape/C-NYONS-Le-Pont-Romain.jpg
L e Pont Romain.

 

D escente rapide vers la ville fortifiée de Taulignan. Déjeuner devant les remparts, puis le tracé me conduit à travers un paysage de vignobles vers Nyons, dont l'attraction principale est le pont romain du XVème.

 

 

Le trajet remonte maintenant l'Eygues, empruntant sur quelques kilomètres une nationale fréquentée, heureusement bordée d'une piste cyclable pas trop désagréable. Des panneaux invitent à suivre un circuit fléché " La Drôme en vélo ". Mais mon trajet les ignore, car je bifurque sur une nouvelle et charmante D 108 en direction du col d'Ey (718 m.) dont la difficulté est plus sérieuse que la Citelle. En effet, la pente qui est assez raide et sans lacets, suit le tracé probable d'un ancien chemin muletier desservant les vignobles au milieu desquels elle s'élève.

 

 

Le sommet du col d'Ey offre une superbe vue plongeante sur un décor contrasté, mêlant le calcaire sec à la verdoyante Vallée des Baronnies, plantée de vignes et irriguée par le cours de l'Ouvèze. Un grand merci aux organisateurs du Tour de me faire découvrir ces paysages pittoresques et particulièrement enchanteurs.

 

 

BelleEtape/D-Montee-du-Col-de-Ey.jpg
M ontée du col d'Ey.

 

BelleEtape/E-Vallee-des-Baronnies.jpg
V ue sur les Baronnies.

 

A u bas de la descente, je traverse Buis-les-Baronnies, village étiré tout au long d'une extraordinaire allée de platanes taillés comme des buis de bordure. Je décide d'y faire étape. Option raisonnable car il est 17 h. et après 72 km, je dois me réserver pour le programme qui m'attend demain. ! Tous les hôtels offrent une piscine où les cyclistes peuvent pratiquer les étirements recommandés par toutes les revues spécialisées. Celui où je me pose ne fait pas exception.

 

 

Au petit matin, la fraîcheur de cette vallée humide et encaissée est sensible, même en juin. Mais le soleil perce bien vite derrière les hauteurs bordant la D 72 dont les lacets bien tracés conduisent au col de Fontaube (630 m.) première difficulté de la journée. Rien n'est plus précieux que cette ascension matinale enveloppée de silence et de l'odeur des pins où aucune circulation ne m'empêche de fixer sur la pellicule le spectacle de mon vélo défiant le but de notre journée, le Géant de Provence à la si terrible réputation… A tout à l'heure donc Mont Ventoux !

 

 

La matinée se poursuit sur l'itinéraire destiné aux héros de mon enfance en direction du Pays de Sault et de ses champs de lavandes. On les sent apparaître dès la descente de la seconde difficulté de la journée, le col des Aires (640m.) vite avalé. Par contre le faux plat qui suit vers Aurel (770 m.) fait déjà plus mal aux jambes, tandis que les cyclistes s'y croisent de plus en plus en plus nombreux, montrant l'attirance de cette pente pour les connaisseurs à moins qu'il ne s'agisse d'un rallye ou d'un rassemblement fédéral.

 

 

Arrêt buffet à Sault au milieu d'une foule de vélos où chacun pourrait craindre de ne pas retrouver le sien. Mais à n'en pas douter, nous sommes tous persuadé que chacune de nos montures est unique, tant nous en avons choyé la finition et les accessoires !

 

 

BelleEtape/F-Montee-au-col-de-Fontaube-et-le-Ventoux.jpg
M ontée du col de Fontaube.

 

BelleEtape/G-Col-de-Fontaube-et-le-Ventoux.jpg
C ol de Fontaube.

 

BelleEtape/H-Col-des-Aires.jpg
C ol de Aires.

 

I l est 11 h. Restent 57 Km. Mais les plus sérieux du parcours ! C'est le moment où insidieusement émerge la question de confiance. Vais-je vraiment y arriver ?

 

 

Ca commence par la montée du col Notre Dame des Abeilles (996m) sur une large nationale quasi rectiligne, aussi insipide que désespérante car les poids lourds puants s'y succèdent, et son tracé sans virages ne laisse pas discerner l'horizon derrière lequel basculerait la pente. Heureusement, le soleil est maintenant voilé et la chaleur supportable, mais ça ne doit pas m'empêcher de boire en abondance pour prévenir la déshydratation. Le sommet n'est qu'une vague rotondité suivie d'une douzaine de kilomètres de descente et huit de plat jusqu'au pied du Ventoux, à Bédoin qui sera ma halte déjeuner.

 

 

En abordant ce petit bourg que j'avais connu paisible et somnolent il y a quatre ou cinq décades, je découvre la transformation qui s'y est opérée par la grâce du cyclisme et de son colossal voisin, le Géant de Provence dont la renommée a fait de Bédoin une capitale internationale du cyclisme.

 

 

Certes on entend encore parler français à Bédoin, mais très peu au milieu du salmigondi de toutes les langues européennes, asiatiques et nord-américaines. En outre, le nombre des loueurs de vélos rapporté au nombre d'habitants est tout à fait impressionnant ! Bref, la réputation du Mont Ventoux attire ici beaucoup de monde. Je ne vais pas tarder à m'en rendre compte.

 

 

L'ascension de 17 km commence par un long faux plat de 5 km assez facile qui fait douter de la difficulté à suivre. Le doute est d'autant plus légitime que je me fait doubler par des pelotons roulant à une allure de compétition. Puis soudain et sans transition, la pente se raidit et va opposer sans le moindre répit durant 12 km, ses 9 à 11 % aux mollets du fanfaron qui a osé défier la prestigieuse montée. C'est vraiment très dur, même avec un 28x26. Nombre de collègues sont à pied, poussant leur machine dans les passages les plus relevés. Toutefois, la route est ombragée jusqu'au lieu dit Chalet Reynard où traînent les vestiges rafraîchissants d'une station de sport d'hiver.

 

 

BelleEtape/I-Col-ND-des-Abeilles.jpg
C ol ND des Abeilles.

 

BelleEtape/J-Le-sommet-du-Ventoux.jpg
S ommet du Ventoux.

 

E nsuite, aucune ombre sur les 7 derniers km. Que des cailloux à droite et à gauche. Heureusement il est plus de 18 h. et le soleil est déjà moins haut. Toujours beaucoup de cyclistes et pas mal de voitures, tandis qu'un somptueux panorama se dégage au sud, vers le Comtat Venaissain.

 

 

Quelques km avant le sommet, un petit attroupement entoure la stèle érigée à la mémoire de Tom Simpson, premier anglais à courir le Tour, mort ici 1967 d'une insolation, … et probablement d'autre chose… considération qui m'inspire soudain une grande pitié pour mes héros, conscient des dégradantes stupidités qu'ils acceptent de dissimuler pour briller aux yeux des innocents.

 

 

Mais le sommet du Ventoux (1912 m.) est maintenant à portée de main. La foule des cyclistes est presque aussi dense qu'autour de Longchamp. Il y a des vélos partout. L'ambiance est bon enfant et les marchands de sandwichs ne cessent de tartiner.

 

 

Je n'y reste que quelques instants pour ne pas prendre froid, car à cette altitude, la température a bien baissé. Le coupe-vent est aussi vite enfilé que la descente, assez vertigineuse jusqu'à Malaucène où j'arrive au crépuscule, presque transi.

 

 

Retour à Paris le lendemain en TGV de la gare d'Orange, atteint le matin tôt, à la fraîche par de petites routes improvisées et sans caractère, mais surplombées par la muraille minérale des Dentelles de Montmirail, dont la silhouette baroque offre des aspects surprenants, à mesure qu'on contourne le massif et que ses ombres mobiles disparaissent sous les rayons du soleil qui se lève maintenant. Très spectaculaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2153 ème visiteur le 2017-11-19 à 08:41:33